C’est une saga qui a déchaîné les passions, divisé les Visétois, soulevé des tensions : le projet de la « tour Spits » à l’entrée de Visé a été retiré mi-mai. Surpris par la violence de certaines réactions, l’architecte a préféré mettre son projet en suspens et revoir sa copie. L’occasion de mettre à plat les positions et arguments des deux camps.

« Nous avons déjà deux repères à l’entrée de Visé »

Rupture totale avec la politique d’urbanisme visétoise, pas de réflexion écologique, densité en rupture avec la zone, enlaidissement du paysage, … Martial Mullenders, conseiller communal « Visons demain » n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Un architecte doit veiller à ce que ses constructions respectent la qualité de vie des riverains. Ce n’est pas le cas avec cette tour. Et ce projet serait en infraction avec les normes de parcage : on devrait avoir minimum 29 places de parking et seulement 17 sont prévues, voire 9 si on respecte toutes les normes de manœuvres. J’ai été échevin de l’Urbanisme et membre de la CCAT (la Commission consultative Communale d’Aménagement du Territoire, NDLR) : c’est un sujet que je suis de près. Toute l’opposition était contre ce projet », martèle l’élu écologiste. 

La crainte, du côté des opposants, est aussi que ce projet, s’il voit le jour, crée un précédent au niveau architectural et que sa hauteur donne des idées à d’autres : « Luc Spits dit que « Ça créerait un repère à l’entrée de Visé ». C’est juste un beau discours : nous avons déjà deux repères : l’hôtel de Ville et la Collégiale », argue Martial Mullenders. 

Des riverains prêts avec des propositions

Du côté des riverains, on est soulagé que le projet sois mis en suspens. Mais Oscar Crasson, leur représentant et voisin direct du terrain concerné, se prépare au deuxième round. « Ce qui nous a dérangé, c’est que l’information soit minimisée ou maquillée de manière intentionnelle », explique-t-il. « Les images 3D ne montrent pas la taille et le volume du projet : elles sont prises de très loin. C’est pour moi une façon de gagner du temps, avant que les gens réalisent l’ampleur du projet. »

Outre les points évoqués par Martial Mullenders, les principales inquiétudes des habitants du quartier de Souvré pointent le volume du bâtiment, bien au-delà des maisons existantes, la perte d’ensoleillement (partielle ou totale, selon les cas), la sensation d’emmurement pour les voisins directs et les problématiques liées à la stabilité du bâti existant lors des travaux. 

Et Oscar Crasson n’hésite pas à interpeller les élus communaux : « Ce serait bien que le MR respecte ses engagements politiques. Dans sa déclaration de politique communale, il fait allusion à la participation citoyenne, avec la création de comités de riverains qui seraient consultés et prendraient part aux discussions. » 

Car les habitants du quartier ont d’autres idées pour ce terrain à réhabiliter : « Nous voudrions un projet qui respecte l’alignement entre les maisons et le couloir entre les deux rues (rue Porte de Souvré et rue de Jupille, NDLR) car il nourrit l’ensoleillement du quartier. Il devrait respecter la hauteur du bâti : la tour, selon moi, il faut l’oublier. Nous trouverions acceptable un rez +2, avec toit en pente et jardin. La dernière maison pourrait alors monter un peu et marquer architecturalement l’entrée de Visé, sans trop de perte d’ensoleillement », explique Oscar Crasson.

« Je n’ai jamais vécu ça pour aucun autre projet »

Aujourd’hui, le projet n’a pas été refusé : il a été retiré par Luc Spits. Les opposants au projet y voient là une manœuvre pour conserver toutes latitudes en vue de proposer un nouveau projet, sans les balises contraignantes d’un refus. L’architecte s’en défend : « Ce projet a créé beaucoup trop de polémiques. On a reçu des mots très violents. Et la voiture d’une de mes collaboratrices a été vandalisée. C’était beaucoup trop agressif. J’ai 56 ans. Je suis architecte depuis 1988 et je n’ai jamais vécu ça pour aucun autre projet », déplore-t-il.

Encore marqué par cet épisode, l’architecte originaire de Warsage a déjà commencé à revoir sa copie, même s’il souhaite se donner le temps de la réflexion : « Je réfléchis à présent à un projet qui respecterait les gabarits existants. La rue Porte de Souvré mérite un renouvellement. Beaucoup de gens que je croise me disent maintenant qu’ils sont déçus que ça ne se fasse pas et sont d’accord qu’il faut un projet à l’entrée de Visé. Mais il font moins de bruit », explique-t-il.

Luc Spits explique 

Aux accusations de visuels 3D trompeurs, Luc Spits répond : « Il est impossible de visualiser correctement un projet en 3D. Elle ne reflète jamais la réalité : ici, la collégiale paraît plus basse, mais c’est faux. Pour une vision réaliste, il faut partir des coupes et des plans. Nous avons le même problème pour tous les projets. »

S’il n’imaginait pas son intensité, l’architecte s’attendait cependant à une levée de boucliers lors du dépôt de sa demande : « Un projet novateur est toujours critiqué. Puis 99% sont vus après comme des réussites. On sait qu’il y aura toujours des gens conservateurs : si je faisais un bâtiment plus petit en pierre bleue, ça passerait plus facilement. Mais je ne me prends pour personne, comme on a pu l’entendre : je fais juste de l’architecture. Et je continuerai à en faire. J’adore l’Art Nouveau et je suis pour la conservation de vieux bâtiments qui ont une identité architecturale. Mais les maisons ouvrières ne vont pas dans le sens d’une belle qualité de vie. »

Et aux accusations de manque de parking dans ses projets, Luc Spits se défend : « Je vais supprimer les 300 m2 de la partie professionnelle du projet. Et une voiture par ménage c’est suffisant. Ce n’est plus possible de continuer comme on le fait : il y a des voitures et des embouteillages partout. Il faut changer de mentalité. »

Mieux communiquer en amont

Il reconnaît cependant avec humilité qu’il doit améliorer son mode de communication : « Pour dessiner nos projets, nous nous inspirons de ce que nous voyons ailleurs, partout dans le monde, de matériaux innovants, etc. Nous les étudions et nous réfléchissons à comment les adapter chez nous, suite à nos nombreuses lectures et recherches. Je veux vivre de ma passion, sinon j’arrête de travailler. Mais je sais que je ne suis pas un grand communicant. C’est sans doute quelque chose que nous devrons améliorer dans le futur. Nous voudrions arriver à transmettre cette sensibilité architecturale : notre passion ! »

Un nouveau projet en 2022

L’heure est donc à la réflexion dans les bureaux de Luc Spits Architecture, comme le confirme le principal intéressé : « A ce stade, je ne sais pas encore ce que ce projet deviendra. J’ai compris que les gens ne sont pas assez mûrs pour un tel projet. Je suis en train de réfléchir : doit-il toujours être une tour ? J’en suis de moins en moins sûr. Mais il doit être beau et interpeller. Une entrée de ville est un endroit particulier, où il doit se passer quelque chose. Visé a un potentiel de fou ! Mais si on reste statique, on va mourir. Maastricht et Eijsden  l’ont bien compris et bougent ! Mais le point le plus important reste le bien-être des gens : ceux qui habitent dans le bâtiment, et ceux aux alentours. »

Il compte donc bien présenter une nouvelle copie, mais souhaite prendre son temps : « Je laisse les choses se calmer. Puis je présenterai un nouveau projet l’année prochaine. Je pense alors à une médiation préalable avec des gens constructifs, concernés directement. Soit j’arrive à faire comprendre cette architecture aux gens, soit je ferai autre chose. Ça me tient encore à cœur, mais je souhaite un projet de qualité architecturale : s’il n’a pas de valeur, je ne le ferai pas », conclut-il.

E.H.