Plus de bouchons rue du Gollet ou avenue Albert Iᵉʳ vers 8 heures du matin ; nettement moins de trafic rue Saint-Hadelin et rue de la Trairie vers 15h30 ; désertion des arrêts de bus de la place des Déportés : la ville de Visé semble particulièrement paisible ces derniers jours.
En effet, une grande majorité des élèves restent chez eux à la suite du mouvement de grève dans le secteur de l’enseignement. De nombreuses informations circulent un peu partout justifiant, à bon et à mauvais escient, cette mobilisation sans précédent depuis plus de 30 ans dans l’enseignement. Quelques explications s’imposent.
Historique
C’est en 2014 que l’ancienne ministre de l’éducation, Joëlle Milquet, a lancé une vaste réforme du système éducatif en FWB : le Pacte pour un enseignement d’excellence. Cette réforme est passée entre les mains des ministres Marie-Martine Schyns, Caroline Désir et, depuis 2024, Valérie Glatigny. La force de cette réforme était d’avoir pris le temps de consulter tous les acteurs de l’école : conseillers pédagogiques, enseignants, directeurs, agents CPMS, associations de parents, représentants des fédérations de pouvoirs organisateurs, etc. Cette révolution scolaire prend ses marques autour du « tronc commun » (de la 1ʳᵉ maternelle à la 3ᵉ secondaire). Celui-ci a été mis en œuvre depuis 2020-2021 dans l’enseignement maternel et monte avec les élèves chaque année. En 2026-2027, les premiers élèves de ce tronc commun feront leur entrée dans l’enseignement secondaire.
Depuis 2024 et le nouveau gouvernement à la FWB, de nombreux changements sont apportés par la majorité en place. La raison évoquée en est simple : il serait nécessaire de faire des économies. Ces changements sont décidés au seul niveau politique et laissent totalement de côté les professionnels de l’enseignement. Ce sont essentiellement ces changements qui sont la source du mécontentement actuel. Mais de quoi parle-t-on précisément ?
Seulement deux heures ?
La mesure qui cristallise les tensions entre l’opinion publique et le personnel enseignant est l’ajout, pour tous les enseignants du secondaire supérieur (de la 4e à la rhéto), de deux heures de cours hebdomadaires supplémentaires à la charge des enseignants. Deux heures de plus pour une charge actuelle de 20 heures de 50 minutes « face classe ». Aux yeux de celles et ceux qui travaillent dans d’autres secteurs que l’enseignement, cette charge peut sembler bien légère. Il convient néanmoins de rappeler qu’il s’agit du temps de prestation devant une classe, c’est-à-dire le temps « sur scène » : un travail de gestion, en direct, de 25 adolescents (et parmi les lecteurs, beaucoup sont parents et savent à quel point il est parfois difficile de gérer un seul adolescent en ébullition). Ces 20 heures de travail ne constituent bien entendu qu’une partie de la charge des enseignants, puisque ces heures « scéniques » sont précédées de nombreuses heures de préparations, suivies de nombreuses heures de corrections, et couplées à un nombre incalculable d’heures de préparation de projets, accompagnements, etc. : ces heures devant les élèves ne constituent donc que la face émergée de l’iceberg de la charge de l’enseignant. De nombreuses études (rapport TALIS de l’OCDE, études du réseau Eurydice de la Commission européenne, étude de la VUB pour la Communauté flamande, etc.) démontrent ainsi que la charge globale des enseignants dépasse les 40 heures hebdomadaires durant les semaines de cours.
C’est une augmentation de 10% de cette charge qui est imposée aux enseignants. Sans aucune rémunération supplémentaire. On peut juger que cette contribution est la part d’effort que doivent réaliser les enseignants en ces temps d’austérité, mais le problème ne repose pas sur un manque de bonne volonté de leur part. Une logique arithmétique s’impose : cette charge en plus, c’est autant de temps en moins à consacrer à chaque élève. Pour les matières données à raison de 4 ou 5 heures par semaine, c’est un même cours qui devra être partagé entre deux enseignants (ce qui, on le sait, n’est pédagogiquement en rien bénéfique pour les élèves). Et c’est évidemment 10% d’enseignants en moins. Si l’on ajoute les réformes qui ont déjà eu lieu en 2024-2025 dans l’enseignement qualifiant avec la suppression des 7ᵉ professionnelles, la réforme actuelle va provoquer la perte, en 2 ans, de plus de 2000 encadrants dans les écoles de la FWB.
Ainsi, derrière une mesure qui constitue un effort financier dans une situation difficile au niveau économique, il y a aussi et surtout des répercussions négatives sur la qualité de l’apprentissage des enfants. Faut-il rappeler que l’École n’est pas une entreprise du secteur marchand ? Le « produit » sur lequel travaillent les enseignants, ce sont les adultes de demain.
Une autre conséquence sera l’aggravation de la pénurie d’enseignants : les postes qui disparaissent sont ceux des plus jeunes. Or l’on sait déjà que 35% des enseignants quittent le métier dans les 5 premières années qui suivent leur sortie des études (cf. Xavier Dumay – UCL) et que, d’autre part, les filières pédagogiques dans le supérieur enregistrent un net recul des inscriptions (–29% sur les deux dernières années — source : Le Vif, avril 2026). Il est évident que la pénurie d’enseignants que l’on déplore depuis plusieurs années, loin de se résoudre, continuera à s’aggraver, ce qui aura également — cela va sans dire — des répercussions sur la qualité des apprentissages.
L’arbre qui cache la forêt
Cette mesure phare des deux heures supplémentaires au degré supérieur de l’enseignement secondaire éclipse malheureusement, dans le débat, d’autres mesures aux conséquences tout aussi inquiétantes.
Il y a tout d’abord la diminution drastique des aides pour les élèves qui n’obtiennent pas leur CEB. Jusqu’à présent, ces élèves pouvaient entrer en secondaire dans un premier degré « différencié », c’est-à-dire dans des classes moins peuplées, avec davantage de cours tournés vers la remédiation et la reprise des apprentissages du primaire. Une fois le CEB réussi, ces élèves pouvaient reprendre un cursus normal. Avec la suppression de cet enseignement différencié, les élèves n’ayant pas obtenu le CEB sont intégrés directement aux classes de première année commune et les faibles moyens alloués pour accompagner ces élèves risquent de discriminer davantage les jeunes les plus fragiles.
Il y a ensuite la suppression du financement des repas chauds gratuits dans les 429 écoles maternelles et primaires dont l’indice socio-économique est le plus bas. La FWB a déjà voté, fin mai, cette mesure. Elle impactera 55 300 élèves de maternelle et primaire dès la rentrée de septembre 2026. Il convient peut-être de rappeler que, en Belgique, un enfant sur 5 grandit dans la pauvreté (source : UNICEF).
Il y a aussi la réduction drastique des aides de la FWB pour soutenir la gratuité des fournitures scolaires. De 24 millions pour l’organiser jusqu’en 3ᵉ primaire, elle passera à 11 millions d’euros pour l’organiser jusqu’à la fin de l’enseignement primaire. Cette mesure représente, pour la plupart des familles, un surcoût de 104€ par enfant et par an.
Il y a encore l’augmentation du montant du minerval, pour la majorité des étudiants du supérieur (universités et hautes écoles), à 1194€ par année d’étude. Pour certaines hautes écoles, les frais d’inscription vont ainsi tripler.
Il y a enfin la fin de la gratuité des frais d’inscription dans les académies pour les moins de 12 ans. L’enseignement artistique (solfège, apprentissage d’un instrument de musique, théâtre, impro, cours de dessin, etc.) coûtera 94€ par an par enfant. Alors que les arts et la culture sont la porte d’entrée idéale pour tisser des liens et faire société, cette nouvelle charge financière pour certaines familles moins aisées fermera, de facto, l’accès à ces moyens d’expressions. Sans compter que les académies sont, par ailleurs, mises en difficultés par d’autres mesures du gouvernement.
Des conséquences sur l’organisation de l’école
Cela fait des mois que les directions des écoles, soutenues par les secrétaires de direction, demandent des clarifications pour pouvoir organiser la rentrée scolaire 2026-2027. Les parents qui se sont rendus, quelle que soit l’école, aux réunions d’informations concernant la prochaine rentrée scolaire pour les futurs élèves de première secondaire n’ont pu que s’en rendre compte : beaucoup de questions, mais peu de réponses claires. Lorsqu’on voit le mastodonte que représente l’implémentation du tronc commun, lorsqu’on comptabilise la quantité d’incertitudes pour lesquelles les directions prennent la parole dans les médias, et lorsqu’on sait le temps qu’il reste pour que les écoles organisent cette rentrée, on peut aisément imaginer le chaos que sera, bien malgré eux, la prochaine rentrée.
Il leur faudra aussi revoir l’organisation de la fin du tronc commun. En effet, le Pacte pour un enseignement d’excellence prévoyait également un tronc commun dans lequel chaque élève poursuivait une formation commune jusqu’en 3ᵉ secondaire, des études témoignant des bienfaits d’une telle mesure sur la formation des élèves. Sans aucune concertation, la 3ᵉ secondaire est devenue, avec la nouvelle majorité, une année orientante. Encore un changement, et qui nuit aux intentions premières de ce Pacte.
Bref, l’ensemble des mesures votées, ou en passe d’être votées, déstabilisent fortement l’école. Si l’on souhaite améliorer l’enseignement en FWB, les solutions efficaces ne pourront être trouvées qu’avec une réelle concertation avec les professionnels qui gèrent au quotidien la formation des jeunes. Et si l’argent public ne peut être gaspillé, faire des économies sur le dos de nos élèves, vos enfants, a-t-il vraiment du sens ?
Leonel Teodoro
professeur au collège Saint-Hadelin à Visé
